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Interview

«J’aime conduire quelque chose de lourd»

Laurence Felber

Laurence Felber exerce une profession peu commune pour une femme: elle est chauffeur poids lourd à la Voirie. Elle conduit l’un des quatre camions-poubelles qui sillonnent chaque jour la ville pour la débarrasser de ses ordures ménagères. Même si elle a dû faire ses preuves à ses débuts dans ce monde d’hommes, elle s’y sent bien aujourd’hui.

Depuis combien de temps exercez-vous le métier de chauffeur poids lourd?

Ça fait 20 ans que j’ai le permis poids lourd. J’ai fait mon apprentissage aux Fabriques de Tabacs Réunis, puis j’ai travaillé dans une entreprise de construction du Val-de-Ruz avant de venir à la Ville. Ça fait maintenant 9 ans que je conduis des camions-poubelles pour la Voirie.

Doit-on dire chauffeure, chauffeuse, comment doit-on qualifier votre profession?

Je me définis comme chauffeur de camion au masculin. Je pense que c’est un peu de l’idiotie de féminiser tous les noms de profession.

Pourquoi avoir choisi ce métier ?

Je n’avais pas envie de faire de longues études et j’ai découvert le métier de chauffeur en écoutant «Les routiers sont sympas» sur RTL. Pour en savoir plus, j’ai ensuite acheté des revues spécialisées pour me documenter. Mais j’ai tout de même fait mes 3 ans d’école de commerce pour pouvoir me laisser le temps de réfléchir et pour avoir un bon bagage.

Ce n’est donc pas une vocation héréditaire?

Non, personne dans ma famille ne travaille comme chauffeur.

Mais ma famille ne m’a pas découragé de poursuivre dans cette voie. Ils ne m’y ont pas poussé non plus, je dois dire. Ils m’ont laissé faire pour voir ce que ça allait donner.

Comment ont-ils réagi, aux FTR, quand vous vous êtes présentée pour l’apprentissage de chauffeur ?

Ils ont évidemment été surpris, mais ils étaient assez ouverts. J’ai dû passer des tests, comme tout le monde, et puis j’ai fait un stage d’une semaine qui s’est bien passé et j’ai été engagée.

 

Qu’est-ce qui vous plaît particulièrement dans cette profession ?

Le mouvement: on n’est jamais à la même place, la journée passe vite. Ce qui me plaît aussi, c’est l’indépendance par rapport aux chefs, on a plus d’initiative personnelle, on est autonome. J’aime aussi le plaisir de conduire quelque chose de lourd, de volumineux. J’ai du plaisir à faire des manœuvres dans des endroits compliqués, je n’apprécie pas de faire 600 km sur l’autoroute, par exemple.

Est-ce que c’est difficile de travailler dans un environnement exclusivement masculin ?

Je ne suis pas la seule femme chauffeur, il y en a une qui conduit une balayeuse. Non, évoluer dans un environnement masculin ne me pose pas de problème.

Au début, les gens nous regardaient un peu de travers, ils nous attendaient au contour. Quand on est une femme, il faut faire ses preuves, mais une fois que l’on est intégrée, on ne rencontre plus de difficultés particulières.

Est-ce que vous avez l’impression que vos collègues se comportent différemment avec vous qu’avec leurs homologues masculins ?

Non, peut-être au niveau de certaines discussions, sinon pas vraiment.

Est-ce que le fait d’être une femme vous pénalise dans votre travail ?

Je pourrai être pénalisée pour des questions de forces physiques. J’ai toujours conduit des véhicules avec direction assistée, je n’ai donc pas besoin de la force pour la conduite, mais pour l’entretien du camion, il est vrai qu’il faut être fort.

Est-ce que vous pensez que les femmes qui évoluent dans des professions masculines doivent être meilleures que les hommes pour faire leurs preuves ?

Oui, au début, quand on commence dans une entreprise, on est beaucoup plus surveillée, jugée, on doit vraiment faire nos preuves.

Est-ce qu’il vous a été facile de faire votre place, de vous faire respecter par vos collègues masculins ?

Je n’ai jamais vraiment eu de problèmes, ça s’est toujours bien passé. Quand j’arrive dans un nouveau travail, j’évite de me mettre en avant, j’observe et je fais ma place petit à petit. Peut-être que j’agis comme ça parce que je suis une femme, c’est possible, par souci d’être mal jugée dès le début.

Quels conseils donneriez-vous à une fille qui souhaiterait s’engager dans une profession typiquement masculine ?

Il faut une solide motivation, il ne faut pas le faire pour faire plaisir à quelqu’un. Il faut être très très motivée car il y a quand même des moments où c’est difficile.

Si un jour vous avez une fille, vous souhaiteriez qu’elle marche sur vos pas, qu’elle entreprenne une formation dans un métier masculin ?

Je ne la pousserai pas dans ce sens, mais, si c’est ce qu’elle veut, alors pourquoi pas. Il s’agirait de bien l’avertir de ce qui l’attend, pour qu’elle y aille en connaissance de cause. Si elle a envie d’entamer une profession dite masculine, je ne l’empêcherai pas. Mais nous, les femmes avons toujours ce problème de différence de force physique. Maçon, carreleur ou encore serrurier nécessite pas mal de force. (voir également en page "La Ville devant soi")

Christophe Kaempf

Légende photo: «J’ai découvert le métier de chauffeur en écoutant «Les routiers sont sympas» sur RTL».