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Reportage

Un «morceau d’Orient» en plein Serrières

Minaret au sommet de la maison de Philippe Suchard

Au cœur de Serrières, un minaret d’or s’élève au-dessus des cheminées et des tuiles brun-rouge. Morceau d’Islam en terres neuchâteloises, cette mosquée est l’œuvre de Philippe Suchard, passionné de voyages et d’exotisme. En 1865, le célèbre chocolatier fait ériger le monument au sommet de sa maison. Les années filant, la demeure passe entre les mains de nombreux propriétaires et le minaret est laissé à l’abandon. Il est même transformé en cuisine… En 1995, Laurent Nebel, passionné de patrimoine et amateur de projets «un peu fous», acquiert la maison et décide de rénover le minaret. Pour lui «le comble du luxe»! Mais «quand on aime, on ne compte pas»…

«C’est le comble du luxe de vouloir rénover pareil monument! Ça coûte cher et ça ne sert à rien. Mais quand on aime, on ne compte pas.» Laurent Nebel, 52 ans, marié et père de trois enfants, raconte son admiration de tout temps pour le minaret. Paisiblement installé dans son jardin de la rue Guillaume-Farel, des babouches vert-jaune aux pieds, il évoque le coup de foudre: «C’est un bâtiment qui m’a toujours interpellé. Déjà étudiant, lorsque je fréquentais le Student Club du collège de Serrières et que je devais attraper le dernier tram pour rentrer chez moi à Areuse, je tombais à chaque fois en arrêt devant cette bâtisse. C’était un morceau d’Orient en plein Serrières! Mais je n’ai jamais cru possible de pouvoir l’acquérir un jour.»

Pourtant, quelques années plus tard, la Société immobilière du minaret fait faillite. Laurent Nebel saute sur l’occasion pour racheter l’ancienne demeure de Philippe Suchard. «C’était en 1995. Je n’ai pas hésité! Il faut dire que je suis un passionné de patrimoine. Trop de maisons intéressantes sont soit démolies, soit vidées. Et lorsqu’on vide une demeure, elle perd son âme.»

Peintures intérieures en lambeaux

Laurent Nebel constate très vite l’état désastreux de la mosquée: «Le dôme principal était affaissé. Et tout l’intérieur du minaret avait été transformé en cuisine! Dans les années 1950, une entreprise y logeait des ouvriers saisonniers. Le sol était recouvert de catelles en plastique, le dôme principal avait été condamné au moyen de plaques en «éternit». J’ai retrouvé un évier, des néons et des fils électriques. A chaque averse, l’eau s’infiltrait partout. Quant aux peintures intérieures, il n’en restait que des lambeaux.» Mais le passionné ajoute que – fort heureusement - les arabesques sont originales et que personne n’a eu la mauvaise idée de repeindre par-dessus. Le maître des lieux rompt alors son récit et nous conduit – «trêve de bavardage!» - dans l’endroit mystique. Quelques escaliers plus hauts, la mosquée s’offre à nous. Or, émeraude, ocre, rouille: les couleurs éclatent au visage, plutôt dépaysantes.

Le passionné s’empresse de dévoiler les catelles en plastique des années cinquante et les dégâts qui n’ont pas encore été réparés. Il reprend le cours de son récit: «La situation devenant intenable pour quelqu’un qui aime le patrimoine, j’ai pris contact en 1996 avec le Service cantonal des monuments et sites pour faire protéger le minaret, qui ne l’était pas!» Laurent Nebel attendra encore sept ans avant de trouver les moyens financiers pour la restauration: l’Etat et la Confédération l’aideront à hauteur de 50 pour-cent. «Le reste, à savoir près de 150'000 francs, je l’ai financé moi-même.»

Coupoles recouvertes de feuilles d’or

De mars à novembre 2003, les travaux s’enchaînent: un ferblantier traditionnel et un autre spécialisé dans la pose de feuilles d’or, un charpentier, un serrurier, un maçon, un spécialiste du stucage et deux restaurateurs d’art s’attaquent à la tâche minutieuse. Toute la «carrosserie» extérieure est refaite, de même que l’intérieur du dôme principal. «Pour les ornements, il a fallu faire analyser les pigments et utiliser les lambeaux de peinture déchirés afin de reconstituer la totalité de la décoration», explique Laurent Nebel. Aujourd’hui, une partie de la décoration intérieure est encore à rénover. «Mais ce sera pour dans quelques années, lorsque les frais de la première tournée auront été digérés!»

Au terme de la visite, le gardien de la mosquée divulgue une passerelle au sommet de la maison. Le soleil décline et, de là-haut, le minaret déploie toute sa splendeur, majestueux. Etes-vous fier de posséder pareil monument? «Non, ce n’est pas de la fierté», témoigne Laurent Nebel en toute sincérité. «J’éprouve plutôt de la satisfaction en voyant que ce trésor n’a pas été détruit.»     

Virginie Giroud


Pourquoi un minaret?

«Pourquoi Philippe Suchard a-t-il fait construire ce minaret?» Laurent Nebel, le propriétaire des lieux, s’interroge encore aujourd’hui. Après de nombreuses recherches, il hésite entre trois hypothèses.

«Il pourrait s’agir d’un souvenir de voyage. Philippe Suchard a passablement bourlingué dans le monde entier.»

La deuxième hypothèse est la plus vraisemblable: «A l’époque, la mode était à l’orientalisme. On trouve des chambres orientales à tendance islamique dans plusieurs endroits de la région, comme par exemple dans une demeure du Faubourg de l’Hôpital.» En Suisse, le minaret constituerait d’ailleurs le seul exemple de cette mode exprimé à l’extérieur. «Pour cela, il est unique!»

Enfin, la dernière hypothèse suppose que Philippe Suchard se soit converti à l’Islam. «Mais rien ne le prouve. J’ai cherché dans toute la maison des traces de manifestation islamique, mais en vain. Le minaret n’est pas la première implantation de l’Islam en Suisse!» (vg) 


Mosquée oubliée – La demeure devient volière

La maison de Serrières n’a pas toujours été connue pour son minaret. Durant plusieurs années, l’existence de la mosquée a même été oubliée… 

«En 1910, le petit-fils de Philippe Suchard, Willy Rüss, emménage dans la demeure familiale. C’est un type passionné de musique et de peinture», raconte l’actuel propriétaire des lieux. «La maison de Serrières devient alors le rendez-vous des artistes, un cercle fréquenté notamment par Ferdinand Hodler et Félix Vallotton.»

En 1925 s’opère un véritable changement de décor. Le frère de Willy Rüss, Hermann, prend possession des lieux. Cet amoureux de la nature, créateur du «Petit ami des animaux», installe une série de volières dans le parc de la maison, qui s’étendait alors jusqu’au lac. «C’était un lieu de course d’école très prisé en raison de ses nombreux oiseaux! J’ai d’ailleurs retrouvé une carte postale qui indique, à l’emplacement de l’adresse, La Volière de Serrières. Sans aucune mention du minaret!» (vg) 

Légende 1: En 1865, Philippe Suchard faisait construire un minaret au sommet de sa maison, à Serrières. 

Légende 2: Laurent Nebel: «C’est le comble du luxe de vouloir rénover pareil monument! Ça coûte cher et ça ne sert à rien. Mais quand on aime, on ne compte pas.»

Légende 3: Les coupoles et le minaret ont été recouverts de feuilles d’or.

Légende 4: L’entrée de la maison est aussi à la mode orientale.