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Interview de la semaine

«Je refuse l’équation handicapé égal malheureux»

Vue du public venu écouter l'écrivain Alexandre Jollien

Jeudi, la foule s’est réunie pour écouter l’écrivain valaisan Alexandre Jollien, lors d’un café philosophique au théâtre du Passage. Invité par Emmanuel S.O.S Adoption, une association qui œuvre pour l’adoption d’enfants handicapés, le jeune homme de 28 ans – infirme depuis la naissance - a parlé de son combat avec humour, pour le plus grand bonheur de l’assemblée. Il travaille à son troisième ouvrage, une sorte de «manuel d’après-guerre».  

La salle s’emplit, déborde presque: le public est venu en masse pour écouter l’écrivain Alexandre Jollien qui, avec la parution de deux ouvrages, – «Eloge de la faiblesse», récompensé par l’Académie française, et «Le métier d’homme» - a permis aux lecteurs d’entrer dans l’univers clos et tabou des handicapés. Le jeune homme, fraîchement licencié en philosophie à l’Université de Fribourg, s’avance timidement vers le micro. Le pas est hésitant, le geste maladroit: «Marche droit!», lui soufflait un camarade de classe durant ses années de lycée. Ses paroles s’élèvent, un peu lentes, et annoncent que «c’est parti pour trois heures»! Le ton est donné: l’humour, la tendresse et une pointe d’autodérision rythmeront la soirée.

«Si je suis comme ça, c’est par accident». En effet à trop vouloir «cabrioler dans le ventre» de sa mère, Alexandre Jollien a été étranglé par son cordon ombilical et – durant un instant trop long - privé d’oxygène. Il raconte, lentement, sa vie, ses épreuves et ses joies. Sous les regards captivés de l’assemblée. «Non, les handicapés ne sont pas malheureux», affirme-t-il. «Oui, j’ai appris à gueuler de joie à l’annonce d’une bonne nouvelle, quand j’étais en institut. Et je n’ai pas envie de m’arrêter de gueuler à l’extérieur, en société.» Rencontre avec une personnalité qui était destinée à rouler des cigares dans un atelier.

Vous venez de décrocher une licence en philosophie à l’université de Fribourg. Vos études ont-elles ressemblé à un parcours du combattant?

Alexandre Jollien: Oui, ça a représenté beaucoup de travail. J’ai dû multiplier les activités et, entre les conférences, les examens et la rédaction du mémoire, c’est vrai que je me suis énormément investi.

Heureusement, une aide s’est organisée autour de vous à l’université…

Oui! La position de lecture me crispe la nuque et je ne peux pas lire longtemps. Devant l’immensité du travail de mémoire et la pile d’ouvrages à parcourir, j’étais prêt à baisser les bras. Une femme du Locle m’a alors proposé son aide: elle a lu tous mes livres sur cassette, ce qui représente une tâche énorme! Ensuite, ma femme m’a soutenu pour la rédaction du mémoire. J’ai passé des jours et des nuits à lui dicter mon travail.

Les étudiants vous ont également soutenu?

Ils m’ont beaucoup aidé pour la prise de notes. Quant aux examens écrits, c’était très drôle: il a fallu que je dicte l’épreuve à ma femme!

Aujourd’hui, vous donnez des conférences, vous publiez des ouvrages. Le temps du centre spécialisé vous semble-t-il bien loin?

Oui, il appartient à une autre époque. Mais cette expérience me constitue toujours en tant que tel. C’est vrai que ma vie a beaucoup changé. Aujourd’hui, je suis intégré à la société. Je vis en famille, je suis marié et je serai bientôt papa, le 6 novembre aux alentours de 17h30 (rires)!

Alors que l’institut spécialisé vous destinait à rouler des cigares, dans un atelier pour handicapés…

C’est effectivement ce que j’aurais dû faire si j’avais suivi docilement les recommandations des éducateurs. J’avoue que je suis parfois en colère contre les centres spécialisés: je dis haut et fort qu’être séparé de ses parents à trois ans, c’est de la maltraitance!   

Pensez-vous que vos livres contribuent à une plus grande tolérance envers les personnes handicapées?

Je l’espère sincèrement. Mais je ne sais pas si mes écrits ont un pareil pouvoir… Aujourd’hui, je travaille sur un troisième ouvrage. Il traitera de l’après combat et racontera la philosophie du temps où tout va mieux. Une sorte de manuel d’après-guerre.

La normalité et l’anormalité sont des thèmes récurrents dans vos ouvrages. Aujourd’hui, vous vous sentez comment?

Je ne me définis plus. J’ai renoncé aux définitions qui peuvent enfermer à vie une personne dans une catégorie. Il faut que l’homme se débarrasse des étiquettes.

Qu’est-ce qui vous est encore pénible dans le regard des autres?

Bien pire que le mépris, il y a la pitié. Elle installe l’autre dans un statut de malheureux. Elle pose une hiérarchie entre le malheureux et l’heureux. Alors que je ne suis pas malheureux! Je refuse l’équation «handicapé égal malheureux».

Qu’avez-vous envie de dire aux personnes qui, souvent involontairement, vous blessent par une attitude, un regard?

Je dis souvent qu’il n’y a pas de règle de comportement avec une personne handicapée. Il faut tout simplement être naturel, rester authentique.

Virginie Giroud

Légende photo 1: Le public est venu en masse pour écouter l’écrivain handicapé Alexandre Jollien, jeudi au théâtre du Passage. 

Légende photo 2: Alexandre Jollien: «Je dis haut et fort qu’être séparé de ses parents à trois ans, c’est de la maltraitance»